© 2015, Josse Goffin, Regard à gauche

Deux fils rouges de la littérature maghrébine en langue française

Jacques Lefebvre

Texte

Le foisonnement de la littérature maghrébine est tel qu’on pourrait parler des littératures maghrébines, mais c’est une vaste question que nous n’aborderons pas. Néanmoins, on est tenté d’ordonner quelque peu cette masse et cette diversité.

Ainsi, certains critiques ont choisi l’axe du temps et observé une évolution au fil des générations. Ils distinguent ceux qui, à l’époque coloniale déjà, ont choisi le français comme langue d’expression littéraire ; puis ceux qui ont participé à l’indépendance de leur pays ; ensuite, les résistants ou les dissidents qui ont contesté l’ordre imposé par des régimes dictatoriaux et les émigrés ouverts au métissage ; enfin, les enfants des révolutions qui ont ébranlé les potentats et tentent d’établir un ordre nouveau fondé sur la démocratie.


Sans contester la pertinence de cette approche, nous aimerions montrer que, dès ses origines et par-delà les différences générationnelles, la littérature maghrébine de langue française trouve une forme d’unité dans la présence significative de deux figures mythiques : Œdipe et Shéhérazade. Celles-ci, confrontées au problème de la violence, lui apportent des réponses différentes : Œdipe ne peut éviter l’affrontement meurtrier ; Shéhérazade, avec patience, au cours de mille et une nuits, par la parole, le récit et la culture, transforme le face-à-face en échange amoureux.

Cette approche se focalise sur la problématique des rapports familiaux. De plus, la référence aux Mille et une nuits soulève la question (dans le domaine culturel et religieux) de l’interprétation – qui nous semble capitale à l’heure où se pose de manière urgente la question herméneutique XX . En effet, les récits de la conteuse de Bagdad ont un sens crypté : ils évoquent des situations d’injustice qui amènent le sultan à modifier ses comportements machistes, à ne pas rester, comme Œdipe, dans la voie de la violence, mais à évoluer vers la sagesse.

Nombre d’œuvres, et parmi les plus connues et les plus fortes, laissent paraître – parfois en filigrane – des frères de Laïos, d’Œdipe et de Chahriar, ou des sœurs de Jocaste, de Shéhérazade et de Dinarzade. Le but du parcours – qu’ils atteignent ou non – est l’individuation XX que l’être humain (spécialement l’artiste) recherche. Leur cheminement se déroule dans une société où s’exerce l’autorité patriarcale. Certes, celle-ci est actuellement fissurée et en mutation, comme le montre bien la saga d’Alice Zeniter, L’art de perdre, dans laquelle le père, le fils et la petite-fille ont une conception très différente de l’autorité. Cela complexifie encore l’image de la relation œdipienne dans la littérature maghrébine.

La référence à Œdipe et à Shéhérazade signale une fidélité à la tradition, mais elle manifeste aussi une grande créativité dans la réécriture. Elle atteste une posture d’écrivain(e)s engagé(e)s, voulant faire évoluer l’homme et la société. Car, même si, parmi les auteurs maghrébins, on compte nombre de stylistes, on ne trouve guère de purs esthètes. L’importance des questions sociétales les a sommés de prendre parti. Comme Shéhérazade, ils mettent leur art au service de grandes causes.


Œdipe


La référence à Œdipe apparaît dans des œuvres dénonçant le pouvoir sous toutes ses formes : au sein de la famille, du système colonial, de l’économie, de la politique, de la société, de la culture, de la religion, de l’armée – que celle-ci soit d’occupation ou de libération.

L’affrontement du fils avec le père ressurgit quand l’intellectuel maghrébin fréquente la société coloniale ou le milieu littéraire parisien, comme le professeur d’archéologie tunisien du Pharaon, le narrateur du Monde à côté, le jeune pharmacien de Ce que le jour doit à la nuit.

La coupure douloureuse du cordon ombilical par rapport à la mère patrie a été nécessaire à ceux qui ont voulu garder leur liberté de parole, comme Dib, Memmi, Chraïbi, Ben Jelloun, Mimoni, Khadra, Yacine, Laroui.

Qu’ils situent leurs récits en Algérie (Le serment des barbares), au Maroc (Les tribulations du dernier des Sijilmassi), en Tunisie (Le Pharaon), en Afghanistan (Les hirondelles de Kaboul, Bilqis), en Irak (Les sirènes de Bagdad), en Angleterre (La femme la plus riche du Yorkshire), à Paris (Combien veux-tu m’épouser ?, De quel amour blessé, La réclusion solitaire, Gare du Nord), à Lyon (Le gone de Chaâba), à Bruxelles (L’insoumise de la porte de Flandre) ;

qu’ils traitent du patriarcat (La répudiation, Le passé simple, La civilisation, ma mère !… ), de la condition de la femme (Ombre sultane, Jeux de rubans, Questions à mon pays), de l’immigration (Les boucs, Topographie idéale pour une agression caractérisée), de la radicalisation (Héros anonymes), du terrorisme (Tuez-les tous, Héros anonymes, Khalil) ;

qu’ils écrivent des autobiographies plus ou moins romancées (La trilogie Algérie, La statue de sel, Ce que le jour doit à la nuit, Le rouge du tarbouche, L’écrivain), des romans de formation (Une année chez les Français, Le fils du pauvre), des ouvrages plus objectifs (Jours de Kabylie) ou, au contraire, des récits aux allures de fables ou de contes (Une peine à vivre) ;

qu’ils adoptent un point de vue psychologique, voire psychanalytique (L’enfant de sable, L’escargot entêté, La nuit sacrée, Meursault, contre-enquête), sociologique, voire anthropologique (Les Bédouins du Polder) ;

qu’ils manient l’humour (La Mecque Phuket) ou restent dans le tragique (Au commencement était la mer) ; qu’ils soient des polars (Une enquête au pays, Qu’attendent les singes, L’attentat), qu’ils flirtent avec le fantastique (La vieille dame du riad) ou la science-fiction (2084. La fin du monde),

d’innombrables auteurs maghrébins abordent l’individuation en se référant au mythe d’Œdipe. 


Cela caractérise les littératures algérienne, marocaine, tunisienne, mais aussi celle qui est née sous la plume des immigrés.


Le meurtre du père


L’assassinat du géniteur est parfois simplement voulu ou fantasmé, comme dans Le passé simple. Il peut être également symbolique : dans Jour de silence à Tanger, un vieil homme s’éteint parce que ses enfants l’abandonnent. L’assassinat du Maréchalissime, parangon du père, est le thème d’Une peine à vivre. 


Beaucoup de livres de Laroui sont hantés par le spectre de Hassan II. De manière générale, et spécialement dans Les tribulations du dernier des Sigilmassi, Laroui, dont le père est mort en prison, dénonce les exactions policières et militaires ainsi que le pouvoir du Makhzen.

Ce thème revient dans Le jardin des pleurs de Mohamed Nedali où une jeune fille giflée indûment par un policier ne peut obtenir réparation.

Le constat par le fils de la déchéance paternelle équivaut à un meurtre, dans Ce que le jour doit à la nuit. La descente aux enfers du père commence quand ses récoltes sont brûlées par le caïd, figure paternelle mortifère. Elle se poursuit quand il se met à boire et abandonne son fils à son frère. Elle s’achève quand son fils le voit ivre, expulsé d’un bar.

Au pays présente une autre forme de parricide : le père, après avoir travaillé en Europe, construit au Maroc une vaste maison pour accueillir toute sa famille, mais personne ne répond à ses invitations et il se laisse mourir.


Le meurtre du fils


L’infanticide, réel dans Le passé simple, est souvent symbolique. Nombre de fils sont détruits psychologiquement par leur géniteur, comme dans La répudiation ou Timimoun.

C’est également à une sorte de meurtre qu’équivaut, dans L’écrivain et dans La rose de Blida, l’enrôlement du fils par le père dans l’armée. L’enfant est retiré à sa famille, séparé de sa mère et contrarié dans sa vocation d’écrivain. Heureusement, il fait preuve de résilience, comme le jeune paysan Medhi, interne au lycée Lyautey dans Une année chez les Français.

Mais, dans l’un et l’autre cas, à côté de personnages destructeurs, à l’image de Laïos, surviennent des Polybe et des Mérope, des mères et des pères de substitution.

Le rôle du père écrasant n’est pas l’apanage des géniteurs maghrébins. On le trouve dans le monde des affaires européen : le père, dans Combien veux-tu m’épouser ?, est à ce point despotique qu’il provoque la longue dépression de son fils.


L’amour de la fille


Assia Djebar, Leïla Sebbar, Maïssa Bey ont évoqué les sentiments positifs qui les unissaient à un père soucieux de leur instruction et de leur émancipation. En revanche, elles mettent en scène des femmes moins favorisées.
Une des épouses d’Ombre sultane est séquestrée. Femmes d’Alger dans un appartement reprend le thème de l’enfermement, déjà présent dans La grande maison de Dib. Maïssa Bey raconte les déboires d’une jeune femme séduite puis abandonnée par son ami et lapidée par son frère.

Memmi, dans Le Pharaon, évoque la relation œdipienne d’un père français dont la fille est la maîtresse d’un homme plus âgé qu’elle. Deux romans de Tahar Ben Jelloun évoquent une relation extrêmement trouble : dans L’enfant de sable et La nuit sacrée, un père n’ayant que des filles décide d’éduquer sa cadette comme si elle était un garçon.


L’amour de la mère et du fils


La littérature maghrébine fait apparaître un certain nombre de relations incestuelles XX favorisées par la promiscuité qui règne dans la maison arabe, avec nombre de mères possessives à l’égard du fils et implacables vis-à-vis de la bru.

Agar, de Memmi, montre le couple d’une Française et d’un Tunisien qui rompt à cause du choc interculturel, des propos culpabilisants du père et des comportements intrusifs de la mère. Cousine K, de Khadra, caricature une mère pâmée devant son fils promu officier.

Le plus souvent, une coloration incestuelle teinte les relations nouées dans la famille, entre cousins par exemple, ou entre personnes d’âge différent, l’un pouvant être le parent de l’autre. Des attirances naissent aussi envers des personnes symbolisant le père – le militaire, le caïd, le policier, le chef du village, l’imam, le fkih, le dirigeant politique… – ou la mère – l’enseignante, l’infirmière, la prostituée…

Ces liens ne favorisent pas l’individuation. Dans certains cas, ils ont l’innocence des découvertes, comme dans L’incendie ; dans d’autres, ils naissent quand un personnage en crise cherche un soutien paternel ou maternel. Ainsi, comme dans Les boucs, Mort au Canada et L’homme du Livre de Chraïbi, L’attentat de Khadra, ou encore Les noces fabuleuses du Polonais et Les tribulations du dernier des Sigilmassi de Laroui.

L’ouvrage qui met l’inceste en scène avec le plus de force est sans doute La répudiation de Boudjedra. Le personnage central se confie à une amante qui le materne et qui éprouve une curiosité équivoque quand il décrit les relations incestueuses qu’il a nouées avec sa jeune belle-mère pour se venger de son père.


Shéhérazade


Les mille et une nuits, œuvre patrimoniale inégalée dont l’héroïne est d’une étonnante modernité, a un impact considérable sur les écrivains du Maghreb, surtout ceux qui veulent affranchir la femme.

Des auteures (Assia Djebar, Maïssa Bey, Saphia Azzeddine, Alice Zeniter), mais aussi des auteurs (Mouloud Feraoun, Driss Chraïbi, Rachid Boudjedra, Tahar Ben Jelloun, Yasmina Khadra, Fouad Laroui) ont dénoncé le machisme qui confine la femme à la maison, l’empêche de prendre des décisions importantes, la soumet aux désirs du mâle, celle-ci trouvant normal d’être parfois battue et trompée, obligée de porter le voile.

Chaque œuvre a son style : l’humour et la tendresse dans Civilisation, ma mère !…, Confidences à Allah ; la hargne et la violence dans La répudiation ; le sens du tragique dans Les hirondelles de Kaboul ; la perspicacité dans Le mariage de plaisir ; le mélange détonnant des genres dans Bilqis.


Shéhérazade ne mène pas son combat pour elle seule : elle représente toutes les femmes de Bagdad et, de plus, elle initie sa cadette à l’art de conter. Beaucoup d’auteurs maghrébins se réclament donc de son héritage en se faisant porte-parole de victimes sans voix, en étant écrivains publics auprès d’analphabètes.

Si Shéhérazade incarne une forme de rébellion, elle utilise d’autres moyens qu’Œdipe : elle emploie le verbe, elle mène la guerre des idées.
C’est ce qu’ont compris Feraoun, Chraïbi et Djebar, avant Ben Jelloun, Charef, Mimoni, Sansal, Maïssa Bey, Azzeddine, Slimani.
Beaucoup de personnages de Boudjedra, de Khadra, de Laroui, de Chraïbi, de Ben Jelloun, pour ne citer qu’eux, sont freinés dans leur évolution par le lien qui les rattache à une figure maternelle étouffante et ont besoin de se retrouver dans des espaces matriciels, comme le pays natal, la vieille demeure familiale ou le bord de la mer.

Ce rapport œdipien a une composante politique : la colonisation a été considérée comme un viol de la mère.


Le fil d’Ariane


La lecture thématique utilisant comme grille les références à Œdipe et à Shéhérazade fait apparaître une problématique majeure de la société maghrébine actuelle : les relations interpersonnelles au sein de la famille et au sein de la nation. Héritiers de Shéhérazade, les auteurs ont choisi la force et la beauté du verbe pour s’opposer à la tyrannie patriarcale ; la sagesse qui naît du dialogue pour mettre fin à l’affrontement meurtrier. C’est une des multiples raisons qui incitent à mieux faire connaître la littérature maghrébine et, sans doute, à l’aimer.

© Jacques Lefebvre, revue Francophonie vivante n° 1, 2020

Notes

  1. Les religions, comme les littératures, utilisent un langage symbolique, particulièrement efficace pour augmenter les possibilités d’expression. Il permet aussi, dans le cadre de ce qui se rattache à la fable, de déjouer la censure. C’est ce que réussit Abdelaziz Belkhodja dans Le retour de l’éléphant, publié en Tunisie, à la fin du régime Ben Ali qu’il brocarde allègrement. Plus foncièrement, la question de l’interprétation se pose à l’égard des textes sacrés, comme la Bible ou le Coran, les fondamentalistes n’acceptant pas l’interprétation symbolique, mais prenant le texte au pied de la lettre.
  2. À savoir le fait d’être soi-même, distinct des autres, en intégrant toutes les parts, même obscures, voire inconscientes, de sa personne.
  3. Ces relations n’allant pas jusqu’au passage à l’acte.

Metadata

Auteurs
Jacques Lefebvre
Sujet
Littérature maghrébine de langue française. Figures mythiques Œdipe et Shéhérazade
Genre
Essai littéraire
Langue
Français
Relation
Revue Francophonie vivante, n°1-2020
Droits
© Jacques Lefebvre, revue Francophonie vivante, n°1-2020