© 2015, Josse Goffin, Regard à gauche

La littérature du Congo (belge). L’éternelle oubliée

Pierre-Olivier Pire

Texte

Si, depuis la réouverture du musée royal de l’Afrique centrale à Tervuren en 2018, la question est régulièrement posée de savoir si les objets qui y sont conservés et exposés devraient être rendus aux pays dans lesquels ils ont été créés, réalisés, achetés ou pris (et notre rôle n’est pas ici de trancher – ce questionnement, légitime et important, nécessitant une réflexion et l’instauration d’un dialogue entre les instances compétentes dans les domaines de l’art des pays concernés) XX, il est un domaine qui est systématiquement passé sous silence – à tout le moins en Belgique – quand les arts africains sont mentionnés: les lettres. Nous proposons, dès lors, de mettre en lumière cet aspect peu connu.



Le courant de la négritude XX


Les amateurs de littérature connaissent probablement le courant de la négritude, créé et popularisé par Léopold Sédar Senghor, Léon-Gontran Damas et Aimé Césaire dans les années 1930 à Paris ; rares sont pourtant ceux qui pourraient citer ne fût-ce qu’un auteur issu de l’ancienne colonie belge. Revenons d’abord sur ce courant littéraire et ses fondements.

Le terme négritude apparaît pour la première fois dans le troisième numéro (mai-juin 1935) de la revue L’étudiant noir (sous-titré Journal de l’association des étudiants martiniquais en France), fondée par Césaire, Senghor, Damas et Birago Diop, quand Aimé Césaire, dans son article « Conscience raciale et révolution sociale », écrit:

Ainsi donc avant de faire la Révolution et pour faire la révolution – la vraie –, la lame de fond destructrice et non l’ébranlement des surfaces, une condition est essentielle : rompre la mécanique identification des races, déchirer les superficielles valeurs, saisir en nous le nègre immédiat, planter notre négritude comme un bel arbre jusqu’à ce qu’il porte ses fruits les plus authentiques.


Afin d’appréhender ce courant, nous nous appuierons sur le Discours sur la Négritude XX, prononcé par Césaire en 1987, en notant toutefois que l’inventeur même du terme considère qu’il s’agit d’« un mot d’un emploi et d’un maniement difficiles » (p. 82).

Césaire explique, dans son discours, que, s’il est bien le premier à écrire le mot négritude, il n’est pourtant pas le créateur du concept. Ses acolytes et lui-même auraient été inspirés par les auteurs afro-américains qui, dans les années 1920, « ont constitué ce que l’on a appelé la renaissance noire : la Black Renaissance » (p. 88).
Ces auteurs qui, selon Césaire, vivaient « un colonialisme intérieur » (p. 87) ont constitué un « mouvement qui dénonçait le sentiment de mendiant culturel du Noir américain, manifestait la prise de conscience de son identité et traduisait sa volonté de réhabiliter un long passé déformé par l’idéologie esclavagiste » XX.


La lecture des auteurs afro-américains aurait alors nourri les esprits de ces jeunes gens qui, originaires de divers endroits (Césaire est martiniquais, Senghor sénégalais et Damas guyanais), ont tous étudié à Paris. Le fait d’étudier en métropole n’est pas anodin dans l’élaboration du mouvement de la négritude. En effet, une cinquantaine d’années après leurs études et la publication de L’étudiant noir, Césaire explique, toujours dans son Discours, que la négritude

est une manière de vivre l’histoire dans l’histoire : l’histoire d’une communauté dont l’expérience apparaît […] singulière avec ses déportations de populations, ses transferts d’hommes d’un continent à l’autre, les souvenirs de croyances lointaines, ses débris de cultures assassinées. (p. 82)


Plus loin, l’auteur ajoute que « la Négritude […] peut se définir comme prise de conscience de la différence, comme mémoire, comme fidélité et comme solidarité » (p. 83). C’est dans la Ville Lumière, que beaucoup considèrent comme un passage obligé dans une carrière d’écrivain, que ces étudiants se sont révoltés contre le « réductionnisme européen » (p. 84) ; par ces mots, Césaire entend
dire que l’Europe pense « l’universel à partir de ses seuls postulats et à travers ses catégories propres » (p. 85). Ainsi, les trois auteurs pères du mouvement, et leurs successeurs (Guy Tirolien, Bernard Dadié, Ferdinand Oyono, David Diop, Jean-Joseph Rabéarivelo, Tchicaya U Tam’si…), vont aller à l’encontre de cette suppression des différences, de la non-considération des arts étrangers au seul bénéfice de la culture européenne.

Césaire dira :
l’essentiel est qu’avec elle [la négritude] était commencée une réhabilitation de nos valeurs par nous-mêmes, d’approfondissement de notre passé par nous-mêmes, du ré-enracinement de nous-mêmes dans une histoire, dans une géographie et dans une culture, le tout se traduisant non pas par un passéisme archaïsant, mais par une réactivation du passé en vue de son propre dépassement. (p. 85-86)


Pour résumer ce désir de non-conformisme, Lilian Pestre de Almeida écrira que
le concept, forgé par Aimé Césaire en réaction à l’oppression culturelle du système colonial, vise à rejeter d’une part, le projet d’assimilation culturelle et d’autre part, la dévalorisation du fonds culturel africain XX


Il serait cependant illusoire de considérer ce courant comme monolithique, n’ayant évolué ni dans le temps ni dans l’espace depuis l’entre-deux-guerres et ayant rallié absolument tous les auteurs noirs. Cette piste que nous avançons rejoint la thèse du Béninois Stanislas Spero Adotevi qui, dans son ouvrage Négritude et Négrologues, dans lequel il s’en prend à la négritude en expliquant que ce courant aurait d’abord servi de tremplin vers des carrières politiques ou des postes importants, explique que

la négritude telle qu’on la brade repose sur des notions à la fois confuses et inexistantes, dans la mesure où elle affirme de manière abstraite une fraternité abstraite des Nègres. Ensuite parce que la thèse fixiste qui la sous-tend est non seulement anti-scientifique mais procède de la fantaisie. Elle suppose une essence rigide du Nègre que le temps n’atteint pas. À cette permanence s’ajoute une spécificité que ni les déterminations sociologiques, ni les variations historiques, ni les réalités géographiques ne confirment. Elle fait des Nègres des êtres semblables partout et dans le temps XX.


Adotevi s’en prend directement aux écrivains et aux fondateurs de la négritude, tandis que nous attirons également l’attention sur la critique littéraire, qui a tendance à parler de « lettres africaines » ou de « la négritude » pour désigner pratiquement toute la littérature qui émane des (anciennes) colonies.


À l’inverse, nous aurions tendance à décliner au pluriel le nom de ce courant et à étudier les littératures selon les régions du monde dans lesquelles elles sont apparues, tant les productions, même si elles partagent certaines revendications, sont diverses et variées.

Le célèbre auteur Alain Mabanckou va dans ce sens quand il écrit, dans Le sanglot de l’homme noir (Fayard, 2012), que « l’Afrique étant diverse et éclatée, la culture de tel pays n’est pas forcément la même dans tel autre » (p. 18). La tournure est simple mais a le mérite d’être claire.


(Article à suivre dans le numéro 2020/1 de la revue Francophonie vivante.)


© Pierre-Olivier Pire, revue Francophonie vivante n° 1, 2020


Notes

  1. Pierre de Maret ouvre quelques pistes de réflexion à ce sujet dans l’article « Tervuren, quel musée pour quel futur ? » (Ulenspiegel, no 2, hiver 2020).
  2. Certains auteurs cités écrivent avec une majuscule le nom de ce courant littéraire tandis que nous choisissons de ne pas le faire, ce qui implique la présence des deux graphies dans ce texte.
  3. A. Césaire, Discours sur le colonialisme suivi de Discours sur la Négritude, Paris, Présence africaine, 2004.
  4. J. Chevrier, La littérature africaine. Anthologie de la négritude, Paris, Librio, 2008, p. 17.
  5. L. Pestre de Almeida, Aimé Césaire. Cahier d’un retour au pays natal, Paris, L’Harmattan, 2012, p. 10.
  6. S. Spero Adotevi, Négritude et Négrologues, Bègles, Castor astral, 1998, p. 45-46. La première édition, publiée par l’Union générale des éditeurs, date de 1972.

Metadata

Auteurs
Pierre-Olivier Pire
Sujet
Musée Tervuren. Négritude. Léopold Sédar Senghor. Léon-Gontran Damas. Aimé Césaire. Alain Mabanckou. Stanislas Spero Adotevi. Guy Tirolien, Bernard Dadié, Ferdinand Oyono, David Diop, Jean-Joseph Rabéarivelo, Tchicaya U Tam’si
Genre
Essai littéraire
Langue
Français
Relation
revue Francophonie vivante, n°1-2020
Droits
© Pierre-Olivier Pire, revue Francophonie vivante, n°1-2020