© 2015, Josse Goffin, Regard à gauche

Résistance sans frontières

Elodie Francart

Texte

Plusieurs milliers de migrants sont bloqués, parfois depuis plusieurs mois sur l’île de Lesbos, où ils attendent que leur demande d’asile soit étudiée par la Grèce. Élodie Francart y est en mission pour Médecins Sans Frontières. Son champ d’action: une clinique psychiatrique, une clinique pour enfants, adolescents et femmes enceintes. De là-bas à ici, elle décrit, écrit "sa résistance" et la leur.

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On ne débattra évidemment pas de ce qui fait nos sensibilités – ou de ce qui ne les fait pas – et pourquoi certaines choses, certaines images, certains moments retiennent notre attention, mieux, décident du contenu de nos mémoires. On ne va pas tenter d’expliquer ces choses-là qui apparaissent minimes même si elles ont toute une importance : lier des amitiés et pouvoir compter sur quelques bras, sur quelques échappées sont des luxes immenses ici, sur l’île.
– " Can we go just 2 min to the containers, a bit further? I have a candy in my pocket for a little boy that I know. 
– Yeah… No problem ", malgré la moue hésitante.
C’est près de l’entrée, juste après la zone C où se trouvent les femmes seules, majoritairement africaines, toutes détentrices de ce qu’elles appellent « leur certificat de viol » qui est censé leur donner le droit au départ. Je dis censé car aucune d’entre elles ne semble avoir bougé de là depuis des mois : elles font parties des mauvaises nationalités, issues d’un de ces 29 pays à qui on oppose une fin de non-recevoir avant même qu’une demande d’asile ait pu être introduite. Il y a aussi en zone C ces fameux « MENA », dits mineurs non accompagnés. Entassés par paquets de 20 dans des containers faussement colorés, entre prison et liberté. Un gamin d’à peine 12 ans tient entre ses doigts une cigarette avec beaucoup de certitude. Dans son regard déjà adulte, il a la gueule d’un de ces jeunes caïds, un meneur qu’il vaut mieux ne pas défier.
– " Where is it?, elle demande.
– Just there, few meters left from here ”, je réponds agacée par ses craintes d’aller plus loin.
C’est près de l’entrée, je répète, derrière la tente de pré-enregistrement, celle qui peut contenir jusqu’à 400 personnes, celle où un jour sur deux, des bus entiers vomissent leur lot de nouveaux arrivés, ceux qui ont dépassé la mer sans s’y faire engloutir. Ils sont mis derrière des grillages sans avoir le droit d’en sortir, le temps qu’il soit « scannés », qu’ils voient des médecins qui leur diront s’ils sont assez vulnérables pour ne pas devoir être renvoyés en Turquie. Parmi ceux-là,
il y a toujours ceux qui sont de la mauvaise "caste", ceux qui ne sont pas syriens, ou ceux qui viennent des pays où l’Europe peut encore faire semblant que rien ne s’y passe, comme le Soudan ou l’Afghanistan. Ceux-là, s’ils sont jeunes et seuls, sont souvent envoyés directement en détention, sans véritable droit de contester, ni même recevoir une quelconque explication.

5e rangée, container numéro 37, je frappe à la porte, c’est Ahmed du haut de ses 8 ans, qui vient m’ouvrir, la mine renfrognée. Quand on se reconnaît, il hurle "majnoona!" et me saute dans les bras. Je n’ai que deux minutes, je lui tends la sucette que j’avais emmenée pour lui, il me l’arrache des mains avec un sourire malicieux, puis referme la porte.
L’autre jour, Hamza est venu jusqu’en ville pour son ami gravement malade. Malade dans la tête. Ce gars s’appelle Saïd. C’est peut-être ça le plus ironique. Ça veut dire «heureux» en arabe. Il est parti pour tenter de sauver ce qu’il pouvait. Après un temps à Moria, il est reparti hier en Turquie, ne trouvant en Europe aucun espoir. Je ne sais pas s’il finira par se flinguer. Hamza, c’était son pote, qui l’a aidé à marcher puisqu’il ne tient plus debout. Ce doit être ça, un homme abattu.
Va savoir pourquoi, mais j’ai eu un coup de cœur pour Hamza. Avant même qu’il ne fasse apparaître ses bras qui pissent le sang. En attendant dans l’entrée, il
arrachait les pansements qui lui avaient été mis la veille pour refermer les coups de couteau qu’il s’est foutu lui-même dans la peau.
Hamza dit qu’il ne se sent bien que lorsqu’il voit le sang. Mais il y va profond, pas juste de petites coupures qui tentent de tirer des sonnettes d’alarme. Ses bras sont en lambeaux, j’en ai du mal à les regarder. Il est très grand, très costaud. Il a ces yeux-là qui sourient. Des yeux qui souffrent mais qui en même temps veillent sur ceux qui l’entourent. Hamza a un t-shirt noir avec un grand cœur coloré au-dessus.
Je me dis que c’est un drôle de clin d’œil. Je l’ai cherché dans le camp pendant plusieurs jours, puis il est revenu de lui-même en ville, toujours pour son ami.
Là, je ne l’ai plus lâché. Je l’ai accompagné à la clinique, son pote a vu le médecin, ça n’a bien sûr rien changé, c’est pas de ça qu’il a besoin, mais j’en ai profité pour lui demander où il reste dans le camp, dans quelle zone, sous quelle tente, pour pouvoir le retrouver. J’étais tellement contente de l’avoir revu qu’en partant, je faisais des grands signes d’au revoir et je n’ai pas vu les marches, je me suis ramassée, la gueule à terre, les genoux écorchés. C’est Hamza qui m’a relevée. Moi, je ne peux rien pour lui. Je crois qu’il finira aussi par se flinguer ou rentrer au pays. De toute façon, l’un et l’autre veulent dire la même chose.
Lier des amitiés est un luxe immense, ici sur l’île



© Élodie Francard, 2018

Metadata

Auteurs
Elodie Francart
Sujet
Récit dans camp de réfugiés. Grèce. Ile Lesbos. Clinique psychiatrique
Genre
Témoignage
Langue
Français
Relation
Revue Points critiques n° 375, mars-avril 2018, Bruxelles
Droits
Elodie Francart, 2018